Etat du chargement des navires nantais pour les Îles d’Amériques par Yves-Marie Allain

Cette lettre est écrite à partir de la nouvelle richesse du « Centre de Ressources Jean Louis Monvoisin ».

Une centaine de documents, le très grande majorité manuscrite, sur quelques épisodes impliquant des marins de Montoir et de sa région entre 1699 et 1761, a été remis au Musée de la Marine en bois du Brivet par la famille de Jean Louis Monvoisin, historien référent du Musée, enrichissant de façon notable le « Centre de Ressources Jean-Louis Monvoisin ». L’inventaire de ce dépôt a été effectué et les documents se trouvent disponibles sur place pour tous ceux qui seraient interressés.

C’est à partir de l’un des documents de ce fond qu’une courte analyse vous est proposée ci-après. Ce document manuscrit, dont le titre est « Extrait des registres du greffe de l’Amirauté de Nantes », fait un état du chargement des navires lors de leur sortie des ports de l’estuaire de le Loire » pour les Îles françaises de l’Amérique depuis le 18 novembre 1705 jusqu’au dernier jour d’octobre 1707″. Tous les navires cités qui furent « pris par les ennemis ». En dehors des marchandises, seul figure le nom et le tonnage du navire ainsi que le nom de son capitaine. En revanche, il n’y a aucune indication de la nationalité des marines ou navires ennemis en cause, ni des lieux d’arraisonnement, ni du sort des équipages.

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Copie d’un des originaux du Centre de ressources Jean-Louis Monvoisin

Cet article fait une synthèse succincte des marchandises qui se trouvaient à bord des 23 navires saisis durant ces deux années allant de novembre 1705 à octobre 1707. Les navires concernés ont un tonnage qui varient de 80 à 300 tonneaux. Les îles et les ports de destination ne sont pas indiqués, ni le ou les destinataires des marchandises. La difficulté majeure pour se faire une bonne idée des volumes ou du poids transportés tient essentiellement à la diversité des unités de mesures, surtout pour les liquides, et des contenants allant de la barrique au panier en passantpar les ballots, balles, caisses, coffres, caisses. Par ailleurs, certains matériaux sont transportés sans conditionnement particulier comme les « 10 000 milliers d’ardoises«  et les « 11 000 carreaux » et les « 16 000 livres de fer d’Espagne », ect.

Parmi l’ensemble des marchandises répertoriées, certaines se trouvent sur tous les navires en quantité fort variable, bien que les comparaisons  ne soient pas toujours aisées car pour une même marchandise, les modes de conditionnement sont variés et les unités de mesures encore plus. Ce qui est néanmoins certain, dans toutes les listes se trouvent du boeuf soit d’Irlande (16 fois), soit sans précision d’origine (5 fois) et une fois, un chargement de langues de boeuf.

La farine, sans indiquer la céréale, à l’exception de « 1 barrique d’orge moude dans un sac », l’eau de vie ainsi que les chandelles se retrouvent dans chacune dans des cargaisons. Pour les chandelles, il est précisé quinze fois qu’elles sont en suif. Sur l’un des navires, Le Brillant, il est bien indiqué qu’en plus des 40 caisses de chandelles, 10 caisses contiennent des bougies. Sur L’Espérance de la paix, en plus des chandelles, seront embarqués 8 caisses de suif et de cire mêlés, matière première pour la fabrication des chandelles.

Les vins ne sont pas oubliés; deux régions dominent, Bordeaux ( 10 fois) suivies de l’Anjou (5). On trouve également 2 fois des vins nantais et d’Espagne et une fois des vins du Portugal et de Bourgogne. Des « marchandises sèches », parfois en quantité importante, sont présentes mais ne sont définies et détaillées. Elles figurent avec des modes de conditionnement et d’unités de mesures forts variés, ballots, balles, caisses, coffre, panier, barriques, pipes, quarts, tierçon.

A l’exception de quelques navires, certaines autres marchandises sont régulièrement chargées dans  des « barriques en bottes » (18 fois). L’ensembles des prises « par les ennemis »représente 4 549 barriques. Les cercles et les feuillers de cercle qui se trouvent sur les 17 chargement permettent de les monter sur place et ainsi répondre aux besoins du raffinage du sucre dans les îles (cf. Duhamel Du Monceau Art de raffiner le sucre, 1764). L’osier chargé en paquet, en barrique, en botte, en torches figure 15 fois.

Les pièces de fer travaillés ou bruts, les clous, les ferrements font l’objet d’un total de 43 rubriques sur près de vingt navires. Dans un tout autre domaine, les barils de lard apparaissent 18 fois ainsi que des huiles d’origine variée, olive (6 fois), noix (4), poisson (1) et par deux fois, la nature de l’huile n’est pas précisée. On trouve  également la mention de « 72 milliers d’huiles » sur « L’Espérance de la paix ». Par deux fois, en plus d’huile de noix déjà présente, sont également embarquées quatre barriques de noix et deux poinçons de noix. Parmi les autres produits alimentaires, se trouvent, pour un poids d’environ 21 600 livres, du beurre( 10 fois) dont trois fois l’origine est d’Irlande. De même 114 barriques de sel sur 8 navires partent pour les îles d’Amérique.

Une quinzaine de navires vont se chargés de toiles. Onze fois, il n’y a pas de précision sur le type, ni l’origine de ces toiles; en revanche pour d’autres, l’origine géographique est précisée: Laval( 6 fois), Rouen (3), Cholet ( 2 ), Montigny (1), Vitré (1). On trouve également des toiles par nature de matière: soie (4 fois), lin (3), chanvre ( 2), coutil (1), maillerie (1) ou d’usage: toile à doubler (1), de mercerie ( 1), toile rayée (1). Une seule toile associe sa nature et sa ville d’origine, le camelot d’Amiens.

La qualité de la vie familiale et sociale dans les colonies n’est pas oubliée. Pour la tables des colons et sans doute de certaines communautés religieuses, il est transporté 149 douzaines de pièces de faïence sur 9 navires, mais seulement deux fois, de la porcelaine tandis que les verres apparaissent 13 fois, avec certaines précisions, verres à boire (7), verres assortis (1), verres d’Orléans (1) et 4 fois sans précision. Figurent également sur cinq navires des bouteilles en verre, sur un autre 300 livres de verrerie. Quant au St Germain, il avait « 10 livres d’ouvrage de cristal ».

Afin de pouvoir mettre en place la transformation de certaines productions agricoles dont la canne à sucre, sont expédiées des chaudières à eau- de- vie avec chapeau et alambique de cuivre rouge, des bassins de cuivre jaune, etc.

Certains chargements comprennent parfois des fournitures insolites comme une caisse de hardes, voir cocasses pour les îles, des chapeaux de castor.

Quand au fusils boucaniers embarqués sur onze navires, leur nombre, six, est fixé dans le « Congé pour les vaisseaux qui vont aux isles & autres colonies » par « le Lieutenant-Général du Roy en sa province de Bretagne ». Chaque navire doit posséder ce document avant d’appareiller.

Sans recherches complémentaires, ces quelques informations ne permettent pas de tirer des conclusions générales sur le commerce entre Nantes et les Îles d’Amérique, ni sur les ressources des îles au début du XVIIIe siècle. Néanmoins, elles attirent l’attention sur plusieurs points:

-le commerce entre la France et l’Irlande pour la fourniture de boeuf et de beurre en grande quantité et l’importance de cabotage sur les côtes françaises;

-la diversité des lieux de fourniture des toiles et tissus en France;

-pour répondre aux besoins d’une partie de la population des îles, le nécessité d’expédier régulièrement pour la vie quotidienne, de la viande, de la farine, du vin, de l’eau-de-vie, du sel, des chandelles, des matières sèches; bien entendu, de façon plus ponctuelle, du matériel de cuisine, de l’art de la tables et quelques pièces d’habillement manufacturé;

-pour satisfaire les besoins de l’artisanat, des sucreries, l’envoi de fer sous des formes diverses dont des clous, la fourniture de tonneaux non assemblés, ainsi que de l’osier. Les appareils de distillation et leurs matériels annexes viennent de France. Il n’y a aucune production de métaux sur les îles.

Parmi les vint-trois inventaires, trois exemple de chargement:

Une partie du chargement du Saint Germain, n’est pas commune et ne se retrouve pas sur les autres navires. Quant aux deux autres exemples, Le Joly et Le Solide, ils sont plus représentatifs des marchandises habituellement embarquées.

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Maquette d’un navire des commerçants nantais exposée au musée de la Marine en bois du Brivet

18 novembre 1705- Le Saint Germain, 180 tonneaux, capitaine Patrice Lincol

12 ballots de toile de chanvre pesant environ 3 000 livres- 1 barrique de toile de Cholet, la dite toile pesant environ 200 livres- 1 pipe, 24 barriques, 3 ballots, 3 quarts, 2 ancres et 2 caisses de toiles de mercerie pesant ensemble 1 130 livres- 1 tonneau, 2 coffres contenant500 livres de quincaille de fer- 1 plat, 6 cuillères, 6 fourchettes de cuivre argenté- 26 paires de jarretièresen soie- 12 livres de drogueries- 200 livres de mercerie et quincaillerie- 9 marcs, 3 onces, 4 gros d’argenterie non armorié- 2 barriques de verres à boire- 4 douzaines de poêles de fer- 24 caisses de chandelles de suif; 2 futailles contenant 7 douzaines de faïence, 4 livres de porcelaine, 10 livres d’ouvrage de cristal, 60 livres de cuivre ouvré, 126 livres de tiretaine, 60 livres de toile à doubler, 4 livres de chapelets, 1 livre et 6 once de rubans de soie, le tout acquis à caution de Saumur et de Montaigu; 24 livres de fruits cuits- 494 barils de bœufs d’Irlande, 40 barils de lard- 10 barriques de sel- 5 ancres d’huile de poisson pesant 1050 livres- 100 barils de beurre d’Irlande pesants 7152 livres- 60 quarts de farine- 40 barriques de vin de Bordeaux- 10 quarts et 22 ancres d’eau-de-vie; 23 futailles de terre à faire sucre- 105 barriques en bottes- 300 autres barriques en bottes- 7 barriques contenant 200 torches d’osier- 100 livres de fil de caret- 10 quarts de clous- 16 fournitures de cercles- 1 barque et pagalles avec ses ustensiles et bordages, victuailles, armes et munitions de guerre et de bouche.

14 mai 1706- Le Joly, environ 80 tonneaux, capitaine Claude Dubois

297 barils de boeuf d’Irlande- 3 200 livres de lard- 4 barriques, 40 quarts de farine- 15 barriques de vin du Portugal- 260 barriques en bottes- 200 paquets d’osier- 1 300  livres de clous de fer- 350 livres de ferrements- 30 paquets de cercles- 220 chandelles de suif- 4 quarts de marchandises sèches pesant 750 livres -6 fusils boucaniers.

9 juillet- Le Solide, environs 160 tonneaux, capitaine Jullien Guineau dit Lacaut

400 barils de boeuf, 50 barils de lard pesant 9 000 livres – 1104 livres de boeuf d’Irlande; 104 quarts, 27 demi d’eau-de-vie – 22 demi-quarts de vin d’Espagne- 104 barils de farine; 5 583 livres de fer- 2 800 livres de clous et ferrements- 654 boulets de fer pesant 17 058 livres- 36 meules à aiguiser- 500planches de sapin- 6 barils de goudron- 30 fournitures de cercles- 200 paquets d’osier; 800 barriques de verres à boire pesant 900 livres-6 barriques de bouteilles de verres contenant 35 douzaines-3 barriques de faïence contenant 12 douzaines; 2 chaudières à eau-de-vie- 2 chapeaux et alambics- 4 becs de corbin- 6 cuillers- 6 écumoirs-6 bassins- 12 grages pesant 584 livres; 1 200 livres de papier- 1 588 livres de chandelles de suif- 5 928 livres de marchandises sèches en ballots, 2 barriques; 6 fusils boucaniers- 200 barriques de vin nantais et autres provisions nécessaires. 8 ballots de toile de Rouen pesant 1 200 livres- 3 ballots de toile de Laval pesant 150 livres- 1 ballots de toile pesant 200 livres.

Petit lexique:

Ancre: mesure utilisée pour les liquides comme le vin, l’eau- de- vie ou l’huile dans les ports de la Baltique.

Camelot d’Amiens: étoffe légère de laine sèche.

Fil de carret: fil de chanvre dont les brins sont réunis par tortillement, formant la base d’un cordage.

Grage: espèce de râpe dont les Insulaires se servent pour mettre leur  leur manioc en farine (dictionnaire de Trévoux, XVIIIe siècle).

Maillerie: Il s’agit peut-être d’une toile de batiste.

Marc: =8 onces =64 gros = 4608 grains; valeur environ 250 gr.

Millier: Il peut s’agir de l’unité de poids correspondant à 1 livre.

Osier:  » L’osier sert aux tonneliers à joindre les deux bouts des cerceaux dont ils relient les futailles & autres ouvrages de tonnellerie » Dictionnaire universel du commerce, 1748.

Pagalle: nom donné parfois aux pagaies (cf. Jean-Baptiste Labat-Nouveau voyage aux Îles françaises de l’Amérique, 1722).

Pipe: en Bretagne, la pipe est une mesure des choses sèches, particulièrement les grains, les légumes & autres semblables denrées; la pipe contient 10 charges, chaque charges composée de quatre boisseaux: ce qui fait quarante boisseaux par pipe; elle doit peser six cent livres, lorsqu’elle est pleine de blé.

Poinçon: mesure de capacité pour les liquides et les pondéreux. Selon les provinces, il correspondait à une contenance variant de 220 à 250 litres.

Quart d’une unité non définie.

Terre à sucre: les raffineurs de sucre emploient une terre blanche qui est tirée de Rouen ou de Saumur (d’après Duhamel Du Monceau, Art de raffiner le sucre, 1794).

Tiretaine: drap grossier fait à partir de laine, de lin et de coton.

Yves-Marie Allain, membre du GATM. Mars 2020.

 

 

 

 

 

Les marins de Montoir et la guerre d’indépendance Américaine par Guy Nicoleau

A l’occasion du passage de l’Hermione, fin mai, dans l’estuaire de la Loire, le GATM précise que des marins de Montoir sont partis sur d’autres navires, à la suite de la célèbre frégate de Lafayette, participer à la guerre d’indépendance de l’Amérique.

Depuis Colbert, jusqu’à la généralisation du service militaire obligatoire, les marins français, en âge et en état de naviguer sont les seuls à servir l’État. Donc, en période de guerre, on a levé tous les hommes indispensables aux armements. Les gens de mer du royaume se trouvèrent alors soumis à un service militaire obligatoire dont la durée variait en fonction du nombre de marins disponibles, des évolutions techniques des vaisseaux et des orientations de la politique française. Les marins de Brière n’ont pas échappé à ce service. C’est ainsi que l’on disait que l’on pouvait lever 800 marins de la paroisse de Montoir, en 24 h, sous Louis XIV.

Alors que l’on parle de la visite de l’Hermione dans l’estuaire de la Loire, fin mai, il est bon de rappeler que 543 marins briérons ont été levés pour participer à la guerre d’Indépendance de l’Amérique entre 1776 et 1782. 114 d’entre eux sont morts au combat, 60 sont passés par les prisons anglaises et 5 y sont morts. Le 8 mars 1779, le « Bienfaisant » quittait Rochefort aux ordres du Roi avec à son bord 14 montoirins : 4 capitaines et cadres de 31 à 52 ans, 3 matelots de 35 à 41 ans et 7 novices de 17 à 21 ans. C’est un exemple. D’autres ont rejoints l’Escadre d’Estaing sur « le Fendant », « le Dauphin Royal ». Certains ont rejoint l’Escadre De Grasse sur « le Magnifique », « Le Languedoc ».

Les charpentiers de navire étaient également levé. En août 1777, David Maillard, 28 ans part sur le Dugué Trouin avec François Hubert, 36 ans, matelot. Cette histoire est à découvrir au Musée de la Marine en bois du Brivet à Montoir de Bretagne qui ouvrira ses portes du 29 juin au 1er septembre. Gratuit. www.marineenboisdubrivet.fr

"La Sirène" exposée au musée de la Marine en bois duBrivet
« La Sirène » exposée au musée de la Marine en bois du Brivet

Sources: archives Jean-Louis Monvoisin

Montoir au XXe siècle par Michel Mahé

 

Montoir au XXème siècle

Montoir de Bretagne va connaître une mutation profonde, passant en un peu plus d’un siècle d’un bourg essentiellement rural en bordure de Brière à une commune fortement industrialisée.

Trignac, village montoirin de 319 habitants en 1872, voit naître en quelques mois une industrie destinée à produire de la fonte, du fer et de l’acier, avec pour principaux clients les chantiers de Saint Nazaire .

C »est la naissance des forges de Trignac. une immense aciérie, la plus importante de l’Ouest, qui produira sans discontinuer jusqu’en 1932.

Entrée des forges de Trignac
Entrée des forges de Trignac

Le village devient une ville, les charges pèsent de plus en plus sur la commune de Montoir. Le 31 mars 1914, Trignac se sépare de Montoir et devient une nouvelle commune.

Au cours de la guerre de 1914/1918, 158 soldats Montoirins sont morts pour la France

Les Américains débarquent à Saint Nazaire le 26 juin 1917. Très rapidement ils vont installer une partie de leurs camps à Montoir et près du village de Gron.

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Ils installent toute une série d’infrastructures afin de recevoir, stocker et diriger ensuite vers le front le matériel et les marchandises en provenance des Etats Unis:

-Une immense gare de triage, la gare Wilgus (c’est le plus grand chantier ferroviaire du monde à l’époque)

-Un immense parc de stockage en bordure de Loire, composé de 198 magasins, d’une centaine de mètres de long chacun. (138 seront terminés lors de l’armistice)

Un immense réseau de voies ferrées réunissant entre elles les différentes installations.

Un pont en Bois sur le Brivet permettant la liaison entre le port de Saint Nazaire et les installations de Montoir.

Un appontement en Loire permettant d’accueillir et de décharger les navires en eau profonde, sans entrer dans le port de saint Nazaire.

Toutes ces installations vont profondément bouleverser la vie des Montoirins, mais disparaîtront après la fin de la Grande Guerre.

En 1925, Saint Malo de Guersac devient à son tour commune et se sépare de Montoir.

Les travaux de l’aérodrome démarrés en 1939 sont interrompus par la guerre. Les bâtiments de l’usine d’aviation déjà construits hébergeront des réfugiés espagnols, puis des prisonniers FFI durant la guerre, et enfin des prisonniers allemands en 1945.

Montoir va vivre en direct la débâcle de l’armée anglaise en 1940, fuyant vers Saint Nazaire dans l’espoir d’un rembarquement et abandonnant sur le territoire de la commune véhicules et marchandises.

La commune subit l’occupation allemande, et les bombardements alliés. C’est l’exode pour de nombreux habitants. Elle se trouve enfermée dans la Poche de Saint Nazaire et ne sera libérée par les alliés que le 11 mai 1945.

Un fait de résistance est à noter : la rédaction et la diffusion d’Août 1944 à mai 1945 d’un journal clandestin, Radio Espoir, donnant quotidiennement aux civils des nouvelles du déroulement de la guerre et de l’avance alliée. Mademoiselle Simone Herveau, une habitante de Montoir, en est la dévouée secrétaire.

Yvonne Herveau à sa machine à écrire exposée au musée de Montoir
Yvonne Herveau à sa machine à écrire exposée au musée de Montoir

A partir des années 50, la commune commence une mutation profonde.

L’aérodrome se développe, la piste est allongée, accueille des lignes de passagers. L’usine Sud Aviation se développe et occupe les hangars pour sa production d’avions.

On installe l’usine d’engrais de la Grande Paroisse, puis vient la construction du pont sur la Loire (dont la partie nord est située sur le territoire de la commune), inauguré en 1975.

On aménage également dans les années 70 les différents terminaux, le premier étant le terminal méthanier, sur la rive droite de la Loire, suivi des terminaux: charbonnier, à marchandises diverses, roulier. Ces installations ne cesseront de se développer jusqu’à nos jours. le port de Montoir est un élément clé du Grand Port Nantes Saint Nazaire.

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Le développement permanent de l’usine Sud Aviation, devenue Airbus Industrie, fait de cette industrie le fleuron de la commune, l’aérodrome permettant d’expédier les tronçons d’avions fabriqués dans les ateliers. Une vaste zone industrielle accueille de nombreuses entreprises.

Montoir de Bretagne est une commune en pleine expansion, ce qui devrait se poursuivre dans les années à venir.

 

Le 11 novembre 2018 par Guy Nicoleau et Michel Mahé

Un 11 novembre 2018 particulier

En novembre 2016, Michel Mahé, spécialiste de l’histoire locale du XXe siècle, recevait Brock Bierman. Cet américain est venu sur les traces de son grand-père qui est arrivé dans les camps de Montoir de Bretagne avec de nombreux Sammies en 1917.

Samuel BiermanSamuel Robert Bierman, originaire de Moldavie, émigre en 1906 aux USA, sa famille fuyant les pogroms. Devenu ingénieur, il obtient la nationalité américaine en 1913. Au moment de l’entrée en guerre des États-Unis, il se porte volontaire pour aller combattre en Europe. Il s’engage en juin 1918 dans l’artillerie côtière. Il débarque à Brest en octobre 1918 puis stationne au camp de Montoir qui était situé de part et d’autre de la route de Nantes, à la Ramée, avec le 50e régiment d’artillerie côtière, du 30 octobre au 26 novembre. Il est affecté aux taches quotidiennes qui consistent à remettre en état les infrastructures (routes, voies ferrées). Les conditions météorologiques sont très dures durant son séjour (pluie, froid, boue). Il tombe gravement malade mais s’en remettra. Il retourne alors avec son régiment à Brest au camp de Pontanezen. La guerre terminée, Samuel Bierman embarque le 30 janvier 1919 à destination des États-Unis d’Amérique et débarque à Hoboken , près de New-York le 13 février, avant d’être démobilisé.

Le 11 novembre 2018

A l’occasion du 11 novembre 2018, nous avons eu à nouveau la visite de Brock Bierman, accompagné de son épouse. Il est revenu comme en 2016, sur les traces de son grand-père dans les camps de Montoir. Le couple a visité l’exposition sur « Les Américains à Montoir », réalisée par Michel Mahé et les membres du Groupe Animation Tourisme Montoir, mise en place temporairement à la Médiathèque Barbara. Puis ils ont parcouru le musée de la Marine en bois du Brivet et nous ont laissé en don, pour notre exposition permanente, un casque et une veste de Sammies.

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Michel Mahé, Brock Bierman et son épouse au Musée de la Marine en bois du Brivet.  Le casque et la veste des Sammies

Le jour du 11 novembre 2018, Brock Bierman a offert à David Samzun, maire de Saint Nazaire et à Jean-Pierre Aubry, adjoint à la culture, représentant le maire de Montoir, un drapeau américain de 1917 ( 48 étoiles). Celui remis à la ville de Montoir de Bretagne, sera exposé à l’Hôtel de Ville et au musée de la Marine en bois du Brivet, dans la salle consacrée au XXe siècle, lors des ouvertures d’été.

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Brock Bierman, David Samzun et Jean-Pierre Aubry

Au cours de cette cérémonie, dans la salle des Franciscains de Saint Nazaire, James P. Du Vernay, consul des Etats-Unis d’Amérique pour le Grand-Ouest, a précisé, dans son intervention, que les soldats américains étaient venus pour aider la France, comme un retour de l’histoire, car, entre 1776 et 1782, de nombreux français sont allés soutenir les Américains dans leur combat pour l’indépendance. Guy Nicoleau et Michel Mahé lui ont précisé que 543 marins de Montoir ont participé à cette expédition sur les navires de la Royale. 97 sont morts au combat, 60 sont passés dans les prisons anglaises où 5 y sont morts. Il faut aussi se rappeler que l’Hermione, navire de La Fayette, a sombré sur le plateau du Four, au large du Croisic. Notre presqu’île est liée à cette grande histoire.

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James P. Du Vernay, consul des Etats-Unis d’Amérique pour le Grand-Ouest entre Michel Mahé, historien et Guy Nicoleau, président, conservateur comme l’a nommé Brock Bierman, du Groupe Animation Tourisme Montoir

Guy Nicoleau et Michel Mahé ont souhaité vous faire découvrir une partie de l’allocution de Brock Bierman du 11 novembre 2018. Elle mérite votre attention.

« Merci pour l’opportunité que vous me donnez d’être ici et de pouvoir vous parler en ce jour si important.Les États-Unis et la France ont une relation à nulle autre pareille. vraiment unique et qui remonte à la naissance de notre nation. Tout simplement, sans l’aide de la France durant la guerre Révolutionnaire, nous n’aurions jamais obtenu notre indépendance. En fait, si je suis devant vous aujourd’hui, je le suis en tant que témoin de notre histoire et des relations d’amitié importantes entre nos deux pays. Le jour de l’Armistice est l’un des plus importants jours fériés et la France a fait un travail incroyable, afin de maintenir l’histoire vivante et pour qu’on se souvienne de tous les importants sacrifices réalisés par nos vétérans.Nous avons tous à apprendre à propos de cette histoire, et pour moi et ma famille particulièrement, Saint Nazaire et Montoir sont des endroits très spéciaux . Il y a 100 ans aujourd’hui, mon grand père Samuel Robert Bierman était cantonné tout près d’ici, en tant que membre du 50ème Régiment d’Artillerie Côtière. Et bien que j’aie écrit ce discours, c’est vraiment mon grand père qui vous parle aujourd’hui. Le fait est que Sam avait vécu le début de sa vie sous un régime autoritaire, et ne partageait pas nos libertés avant son immigration vers les USA en 1906 en provenance de la Russie tsariste. Sam arriva en Amérique avec seulement ce qu’il avait pu emporter dans son sac. Il étreignit sa nouvelle patrie à bras ouverts et devint citoyen américain en 1913.

Mon père me disait toujours que mon grand père était fier de son engagement durant la Grande Guerre et avait conforté ses sentiments à son retour aux USA. Il revint de France avec le désir encore plus grand de rendre service à sa communauté.

Il s’était porté volontaire, fut fonctionnaire et passa le reste de sa vie au service de Dieu et de son pays. Il est clair que Sam servit son pays car il était convaincu que la démocratie et la liberté devaient être défendues, partagées, construites et entretenues. Il avait compris mieux que la plupart que le pays pour lequel il s’était battu et sa nouvelle patrie étaient plus qu’une simple nation. C’était une idée, une idée qui exigeait un engagement à vie.

Quand je repense à la vie de mon grand père, un détail me reste. Il se rappelait de l’Histoire. Il se rappelait ce qu’était la liberté, parce qu’il savait de première main ce que c’était de ne pas en avoir. Et il consacra toute sa vie à la célébrer, l’assister et la défendre.

Mais mon grand père voudrait sûrement regarder le monde d’aujourd’hui et nous poser une question. Avons nous oublié notre passé ? Il verrait les divisions entre nous et nous demanderait si nous nous souvenons de tous les hommes et les femmes qui donnèrent leur vie et tout ce qu’ils possédaient au service de quelque chose de plus grand que les différences qui les séparaient.

Nous devons considérer ce jour comme une opportunité de nous rappeler notre passé et de nous souvenir de la façon dont les peuples sont capables de mettre de côté leurs différences pour le bien commun.

Merci, et que Dieu protège la France, les États Unis et tout particulièrement notre amitié ».

Le Tacite par Guy Nicoleau

Le Tacite

Le Tacite, pour le GATM, c’est tout d’abord l’histoire d’une rencontre. En juillet 2016, Alain Conan et Cathie, son épouse, se présentent au musée de la Marine en bois du Brivet. Alain Conan, originaire de la région nantaise, est un des créateurs du musée Maritime de Nouméa en Nouvelle-Calédonie. Il est également membre des plongeurs de l’association « Fortunes de Mer Calédoniennes » qui évoluent sur les épaves de la barrière de récif de Nouméa. Il est venu au musée de Montoir de Bretagne pour avoir des renseignements sur une épave d’un bateau construit, en 1869, aux chantiers Emile Ollivaud à Méan et commandé par Baptiste Honoré Moyon du village de Trignac à Montoir. Ce bateau se nomme : « Le Tacite ».

Tacite est un écrivain romain (55-120 ans après J.C.). Il était le gendre du général romain Agricola qui découvrit la tribu insoumise des Caledonii qui devint ensuite, l’Ecosse. C’est le capitaine James Cook qui découvrit le caillou en Océanie et lui donna le nom de : New Calédonia, Nouvelle-Calédonie, en souvenir de la tribu écossaise.

Voilà le résultats des recherches effectuées par Jean-Louis Monvoisin sur ce bateau :

« 1 – Acte d’affirmation du 11 novembre 1869 (Archives départementales de Loire Atlantique, 17 U 884)            Conf XIXe19 Le Tacite img908

Est comparu devant le juge de paix du 5e arrondissement de Nantes M. GRENET Pierre Charles, armateur et propriétaire en partie du navire trois mâts français nommé Tacite, capitaine Moyon, appartenant au port de Nantes et qui a été construit à Méans, commune de Saint Nazaire sur Loire, Loire inférieure, par M. Emile Ollivaud, constructeur de navires au dit lieu, qui en a délivré un certificat à la date du 8 septembre 1869 ;

que ce bâtiment a été jaugé le 11 septembre 1869 par deux vérificateurs des douanes de Nantes et qu’il résulte de leur opération que le dit bâtiment porte les dimensions suivantes :

– longueur de tête en tête prise sur le pont, de l’étrave à l’étambot, trente mètres huit centimètres, 30,08,

– largeur la plus grande sept mètres trente-deux centimètres, 7,32

– hauteur intérieure prise de la cale au pont quatre mètres quarante-quatre centimètres, 4,44

Desquelles mesures il résulte que le bâtiment est de la contenance de deux cents cinquante-sept tonneaux vingt-six centièmes, 257 tx, 26/100

Qu’il a serrage et vaigrage sans lambrissage ni faux tillac. Il est doublé en cuivre.

Jurant et affirmant le comparant qu’il est intéressé dans le dit navire pour 300 millièmes, Ollivaud Emile, constructeur du navire à Méans, pour 31/1000, Legal Chevreuil frères négociants à Nantes 60/1000, Cardinal fils ainé forgeron à Nantes 64/1000, Musquer Jean Baptiste voilier à Nantes 45/1000, Pauly Ange François poulieur à Nantes 9/1000, Pignot Jean cordier à Nantes 20/1000, Huette Théophile fournisseur de navires à Nantes 4/1000, Dubas Léon opticien à Nantes 5/1000, Lesage Henri marchand de vins à Trentemoult, commune de Rezé, 5/1000, Moyon Jean Baptiste Honoré, capitaine au long cours à Montoir de Bretagne, pour 457/1000.

Telle a été la déclaration du comparant qu’il a juré et affirmé sincère et véritable.

[Remarques : la coque du navire a été construite à Méan, sur le chantier d’Emile Ollivaud, situé rive droite du Brivet, juste après le pont de Méan. Lancée dans le Brivet fin août ou début septembre 1869, cette coque a été remorquée à Nantes où le gréement du navire a été fait par les différents artisans énumérés ci-dessus ; navire achevé au début de novembre de la même année.]

2 – Navigations (cf. Archives départementales de Loire atlantique, 3 P 538)

– 16-11-1869 : quitte Nantes pour La Réunion ; 21-04-1870 : quitte St Denis de la Réunion pour Melbourne

– 14-11-1871 : quitte Fort-de-France (sur lest) pour Haïti

– 19-04-1872 : quitte Le Havre pour la Réunion ; 31-08-1872 : quitte St Denis de la Réunion pour Saint Nazaire ; 29-11-1872 : part de St Nazaire pour Nantes ; 17-01-1873 : quitte Nantes pour St Pierre de La Martinique ; 15-03-1873 : quitte St Pierre Martinique pour Bordeaux

– Le 30 mai 1873, il part de Bordeaux pour Nouméa en Nouvelle Calédonie

– 11-10-1873 : naufrage côte de Nouvelle Calédonie ».

Le dernier voyage du Tacite

A Bordeaux, Le Tacite est chargé principalement de bouteilles de vins effervescents, spiritueux, vermouth et apéritif.

Des bocaux de conserves et de condiments.

Des sacs de noisettes et d’amandes.

Des meules à aiguiser.

Des chandeliers, photophores, verres à pieds et assiettes de faïence.            Conf XIXe37 IMG_2564

De l’eau de mélisse ou eau des Carmes.

Des irrigateurs Eguisier pour les lavements.

Des jouets (poupées, canons et fusils miniatures) pour Noël.Conf XIXe38 img298A

Jean-Baptiste Honoré Moyon, capitaine,Conf XIXe24 DSC_0013

appareille de Bordeaux le 30 mai 1873, avec neuf membres d’équipage : Benjamin Bacquet, 18 ans, de Boulogne, novice, Jean-Marie Briand, 17 ans, de Paimpol, novice, Yves- Marie Coadou 13 ans, du Havre, mousse, Eléonore-Hippolyte Desdevises, 42 ans, de Granville, matelot, Émile Marie, 18 ans de Bordeaux, cuisinier, Armand Lacaille, 54 ans, de Honfleur, matelot, Jean-Marie Le Rohelec, 28 ans, de Locmariaquer, capitaine au long-cours, embarqué comme second capitaine, François-Etienne Thomas, 47 ans de Bordeaux, maître d’équipage et François Zion, 35 ans, de Plourhan, quartier-maître de manœuvres.

Le Tacite franchit le Cap de Bonne Espérance le 21 juillet 1873, passe le Détroit de Bass le 28 septembre et arrive en Nouvelle-Calédonie le 10 octobre. Vers midi, il est en vue de la chaîne de Montagnes de la Grande Terre. Le relevé du phare de l’Île Amédée au nord-est du compas est fait jusqu’ à 23 heure. Vers 1 heure du matin, le second capitaine aperçoit des brisants. Le capitaine est réveillé et la totalité de l’équipage est appelé à la manœuvre sur le pont. La navire talonne le récif et coule rapidement. L’équipage embarque à bord de deux chaloupes pour arriver sur l’Île Amédée le 11 octobre à 10 heure et rejoint Nouméa à bord de la goélette l’Etoile du maître-pilote. En octobre 1873, la plus grande partie de l’équipage est rapatriée en France à bord du Calvados, qui a convoyé à Nouméa, 559 déportés de la Commune. Deux des matelots restent en Nouvelle-Calédonie et sont engagés à la Capitainerie de Nouméa.

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Notre première rencontre nous a permis de poursuivre nos échanges avec le Musée Maritime de Nouméa. Alain Le Bréüs et Jean-Paul Mugnier, membres, comme Alain Conan des « Fortunes de Mer Calédoniennes », nous ont rendu visite en mai 2018 au musée de Montoir.

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Grace à eux, des objets du Tacite, qui ont passé 130 ans au fond du Pacifique Sud, sont exposés au Musée de la Marine en bois du Brivet

Alain Conan disparaît en mer, en mars 2017, lors d’une plongée solitaire. Son épouse Cathie, était présente le 30 juin 2018 à l’occasion de l’ouverture du nouveau musée de la Marine en bois du Brivet. Elle a pu découvrir la place faite au Tacite et l’hommage rendu à Alain, son mari.          Conf XIXe15 Alain Conan

Il est possible de découvrir l’histoire complète du Tacite dans le livre « Un trois-mats pour Nouméa en 1873, Le Tacite » des Fortunes de Mer Calédoniennes en vente au musée (15 €).

Guy Nicoleau

Sources : Jean-Louis Monvoisin et Fortunes de Mer Calédoniennes

Armand Théophile JUIN par Michel Mahé

Armand Théophile Juin
montoirin fusillé pour l’exemple

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Il nait le 22 avril 1887 à Trignac, qui fait alors partie de la commune de Montoir. Son père, ajusteur est probablement ouvrier aux forges. Il effectue son service militaire du 7 octobre 1908 au 28 septembre 1910 au 26ème régiment d’infanterie, probablement à Nancy. Entre cette date et 1914, on le retrouve à Caen, puis à Ivry, de décembre 1913 jusqu’à son incorporation en août 1914 au 65ème Régiment d’infanterie. Le régiment combat en Belgique, participe à la bataille de la Marne avant de s’installer dans la Somme au cours du premier hiver de guerre où commence la guerre de tranchées.
Armand Théophile Juin est transféré au 64ème RI , le régiment d’Ancenis, compagnie des mitrailleurs de la 41ème brigade, le 25 juin 1915.
Engagé dans la bataille de la Somme, le régiment est relevé fin juillet, les pertes durant cette bataille dépassant les 2 400 hommes.
Transféré en Champagne, le 64ème est engagé sur le secteur de la Courtine, où il se heurte à une résistance acharnée sans beaucoup de résultats. Fin octobre, les pertes se montent à près de 1 600 tués, blessés ou disparus, dont 40 officiers.
Réorganisé en novembre 1915, le régiment reprend le secteur de Tahure qu’il conserve jusqu’en mai 1916.. Le secteur est régulièrement bombardé, s’y ajoutent les difficultés liées à l’hiver. Mais bretons et vendéens s’adaptent à la pluie, à la boue, au froid.
La bataille de Verdun s’engage en février1916, et le régiment se prépare à son tour à y participer, bien que non officiellement encore informé. Mais les préparatifs et le sens des déplacements sont des indications suffisantes. La préparation morale des soldats est poussée à fond, mais ils savent ce qui les attend, car les journaux ne se font pas faute de décrire l’acharnement de la lutte, la fureur des bombardements d’artillerie et la puissance du terrible laminoir de Verdun.Armand JUIN
C’est dans ce contexte que le 64ème s’embarque dans la nuit du 26 au 27 mai en direction de Sainte Menehould, où il rejoint par voie ferrée son cantonnement à Sivry/Ante. D’après le journal de marche du régiment  » le trajet s’effectue sans incidents sauf au 3ème bataillon où une quinzaine de coups de fusil sont tirés en l’air. »
Le même journal signale que « 9 soldats manquant au départ ne sont pas rentrés à 20 heures ».
Le général Pétain est présent dans le secteur, ayant réuni les officiers supérieurs de la21ème division (dont fait partie le 64ème R.I.) à Villers en Argonne.
Le 31 mai à 22h30, des coups de feu sont tirés par des militaires du 1er bataillon, au moment où celui-ci quitte son cantonnement de Sevry. Après un jugement expéditif, le colonel donne l’ordre d’exécuter le Caporal Emile Le Pahun (originaire de Saint Nazaire) et le soldat André Schlosser. Ils sont fusillés le lendemain matin, près de leur tombe. On ne trouve dans les archives aucune trace de procédure les concernant. Seul, le journal de marche du régiment note laconiquement « l’opération a lieu sans incident ». Mais il s’est passé autre chose que le journal du régiment ne relate pas. Dans la nuit du 26 au 27 mai, 6 soldats du 64ème R.I ont « refusé à la première sommation d’obéir à l’ordre de marcher à sa place dans la colonne donné par les chefs ». Ce sont le caporal Bertin (originaire de Nozay), et les soldats Henaff, ( Kerfeunteun, 29), Bernard (Brest, 29) (29), Picaud (Trignac), Trique (Belligné) et Juin (Montoir). Ils sont arrêtés le 30 par la prévôté et conduits à la prison militaire de la 21ème D.I., à Sainte Menehould.

Sainte Menehould prison
Déférés devant le conseil de Guerre de la division, réuni le 4 juin dans cette même ville et présidé par le lieutenant colonel De Vial, commandant le 65ème R.I., ils sont défendus par le soldat Robine, avocat dans le civil à Cherbourg et soldat au 47ème R.I.
Armand Juin et deux compagnons d’armes

Les minutes du procès nous éclairent sur ce que l’armée reproche aux 6 soldats. On comprend mieux à travers les différents récits ce qui a pu aboutir à cette situation. Au départ de la marche de nuit ( pour ne pas se faire repérer par l’ennemi), il y a un simple chahut, sans doute favorisé par les libations des jours qui précèdent. « J’ai refusé à mon lieutenant de me mettre à ma place en sortant du village » concède Bertin., l’un des accusés. Le soldat Guichard, témoin, évoque les compagnies quittant le village de Fagnères « en faisant entendre des bêlements semblables à ceux que poussent les moutons menés à l’abattoir ». On chante l’Internationale, on fait « du barouf », pour reprendre l’expression de Bertin.
Puis après le chahut, on passe à une forme plus marquée de contestation. Ce sont tout d’abord les coups de feu tirés en l’air, sans que les choses soient très claires au vu des témoignages recueillis. ces tirs suscitent d’ailleurs une certaine inquiétude chez les poilus, craignant « qu’on leur tire dans le dos », et étanet pour la plupart très étonnés de ce qui se passe.
On passe alors aux insultes, proférés à l’égard des officiers venus identifier les tireurs après avoir remonté la colonne. Le sous lieutenant Gautier, principalement, se fait insulter et traiter de « gosse, fainéant, enculé », selon les termes des procès verbaux. ces insultes sont lancées à l’encontre de ce jeune officier de 21 ans par des poilus qui pour certains approchent ou ont dépassé la trentaine.
Si les formes de la protestation sont assez clairement établies par les différents témoignages, les raisons de la colère sont plus difficiles à cerner. Elles associent sans doute à un terrain favorable – les abus d’alcool – un prétexte – les marches nocturnes répétées – et un motif plus profond : les inquiétudes alors que l’on suppose déjà que ces nouvelles marches conduisent le régiment et la division à Verdun. « Depuis deux jours, on boit beaucoup à Fagnères » écrit Guichard.
L’alcool, plus largement consommé dans ces périodes de repos, à l’arrière-front donc, qu’en première ligne au moment de l’attaque, contrairement à des légendes tenaces, est en effet au cœur de nombre des affaires qui aboutissent à des conseils de guerre et, par suite, parfois, à des condamnations à mort. « J’étais saoul » se justifie d’ailleurs Juin, l’un des suspects dans l’affaire des coups de feu de la nuit du 26 au 27, tandis que Trique, l’un de ses comparses, tente de se dédouaner en affirmant ne pas avoir « entendu tirer des coups de fusil » : « J’étais ivre » explique-t-il. De manière plus large, on sait que l’ivresse joue un rôle central dans la condamnation à mort de nombreux soldats au cours de la guerre.
L’alcool n’explique pas tout cependant, pas plus que les marches exténuantes de cette fin mai : les soldats de la 21e DI en ont vu d’autres depuis août 1914. Les déplacements, peu logiques en apparence puisque l’on marche plus de 30 km vers le nord puis vers le sud le 27 mai pour se déplacer de 40 km vers l’est ensuite, ne sont qu’un prétexte.
Une distribution de vin en 1915.Transport de vin

L’essentiel est ailleurs : dans la perspective de remonter en ligne, et, plus encore, de le faire dans le secteur de Verdun.
Le sens des « bêlements semblables à ceux que poussent les moutons menés à l’abattoir » est évident. « Le carnage de Verdun n’est pas sans les inquiéter » écrit d’ailleurs Guichard, qui nuance cependant en indiquant que « puisque toutes les divisions y passent, ils comprennent que la nôtre aussi doit y passer » .
Verdun cristallise en effet toutes les inquiétudes au 64e RI, d’autant qu’en gagnant Sainte-Menehould, les soldats s’en rapprochent : « on parlait vaguement qu’on allait à Verdun » déclare l’un des inculpés, le soldat Bernard, avant de préciser qu’« on s’en doutait mais on ne savait rien de sûr ». Et tel semble bien être la motivation principale de Hénaff dans ses tentatives pour ne pas « aller [se] faire casser la gueule » ainsi qu’il l’écrit à Fernande, son épouse, son « petit loup » le 1er juin, deux jours après son incarcération à la prison militaire, avec une bonne dose de provocation.
« Ils ne m’auront pas par les balles, ni par leurs marmites, j’en ai trop souffert. Plutôt la mort des 12 balles de chez nous que de recommencer ce martyr »
« Tu sais, comme je te l’ai dit, pour Verdun, c’est fini maintenant ; je ne crois pas que j’y aille » explique-t-il. « Ceux qui vont à Verdun, il en reste le tiers c’est-à-dire sur 4 il en reste 3 sur le terrain, alors vois-tu il n’y a pas de presse pour y aller » écrit-il plus loin. « Je coupe [à] Verdun » semble-t-il se réjouir dans une lettre datée du lendemain.
Ces deux lettres adressées à sa femme, saisies par la justice militaire et conservées dans les fonds du service historique de la défense, permettent de mieux comprendre l’état d’esprit de celui que l’autorité militaire considère comme un des meneurs de la mutinerie.
« Ils ne seront pas si fiers à Verdun » aurait par ailleurs dit le caporal Bertin au sujet des officiers venus restaurer l’ordre dans les rangs après les premiers coups de feu dans la nuit du 26 au 27 mai.
L’enquête est menée selon les règles du temps, et repose sur l’audition des accusés et d’un certain nombre de témoins , sur des confrontations également, avant que le conseil de guerre, réuni le 4 juin, ne réentende chacun des protagonistes. Mais la plupart des témoins ne sont plus là, ayant quitté le secteur pour pendre la route de Verdun.
C’est donc sur leurs dépositions que va s’appuyer le conseil de guerre… autrement dit les mêmes pièces que celles par lesquelles les historiens peuvent aujourd’hui eux aussi chercher à comprendre les événements de la fin du mois de mai 1916.
Cette absence des témoins potentiels, à charge ou à décharge, donne à la procédure un caractère un peu exceptionnel, . Il apparait en revanche, à la lecture des pièces, qu’elle est en tous points comparable à de nombreuses autres affaires du même genre.
Un point est important ici : la réputation des soldats visés par l’enquête. C’est parce qu’ils sont notés comme étant de « mauvais soldats » qu’ils semblent s’attirer les foudres de leur hiérarchie, sans trouver personne pour prendre leur défense. Deux des six accusés ont en effet un casier judiciaire, ainsi que le note le commissaire-rapporteur auprès du conseil de guerre de la 21e DI dans son rapport au ministre de la Guerre en date du 6 juin 1916. Hénaff, le Finistérien, a déjà été condamné trois fois avant-guerre. Quant à Bernard, il est passé par les « bat. d’Af. » avant la guerre, et a été condamné par le conseil de guerre de la 21e DI quelques jours à peine après son arrivée à la division, début 1916. Tous sont décrits non seulement comme de « mauvais sujets », mais aussi comme « faisant bande à part », se retrouvant fréquemment alors même qu’ils appartiennent à des sections voire des compagnies différentes, ce qui ne vient qu’ajouter au sentiment que les incidents du 26-27 mai ne sont pas dus au hasard, mais ont été préparés.
Supposés « mauvais soldats », la plupart sont par ailleurs mal intégrés dans leur compagnie semble-t-il: un reproche qui revient fréquemment dans les procédures, et pas seulement dans le cas présent. Ceci s’explique pour une part par le fait que la plupart sont arrivés assez récemment au 64e RI. C’est le cas de Bernard,. Mais Juin déclare être « revenu à la compagnie il y a un mois » seulement. L’adjudant Chauvin, chef de section au 3e bataillon du 64e RI, insiste dans sa déposition sur le fait que « sauf Trique qui est depuis longtemps dans [sa] section, les autres venaient du 65e ou du bataillon de marche », que de ce fait il ne les connaissait « que depuis peu de temps ». Et même Trique, s’il est bien « au front depuis le début de la guerre », a cependant servi initialement pendant sept mois au 264e RI, le régiment de réserve du 64e. Dans l’ordre du régiment n° 156, le chef de corps du 64e RI évoque d’ailleurs explicitement « des éléments gangrénés, dangereux pour la discipline et le bon ordre, venus généralement d’autres corps, avec un passé chargé de fautes graves ». Ce sont ces éléments extérieurs qui auraient « essayé d’apporter des ferment d’indiscipline et peut-être de rébellion dans les rangs du 64e » ; et c’est « pour que la suspicion ne s’égare pas sur les honnêtes soldats », ayant donné ou étant prêts à donner des preuves de leur courage et de leur dévouement » qu’il est, selon l’officier supérieur, « nécessaire de démasquer les fauteurs de désordre et les meneurs de la bande ».
On n’a guère de détails sur le déroulement de la séance du conseil de guerre : Tout juste connait-on le verdict .Les 6 soldats sont déclarés coupables de révolte. Quatre des accusés, Hénaff, Bernard, Bertin et Juin, sont condamnés à mort
Parmi eux, figure le caporal Bertin, dont on dit qu’il « s’est bien conduit au début de la campagne » mais se serait « laissé gagner par de fâcheuses influences » : son grade de caporal, signe de sa bonne conduite au début de la guerre, joue visiblement contre lui dans le cas présent.
Les soldats Picaud de Trignac et Trique de Pannecé (Loire Inférieure) échappent à cette sentence de mort et sont condamnés à 10 ans de travaux forcés. Le second, agriculteur , se défend en déclarant : « je suis cultivateur, ce sont des ouvriers » ; « cela ne peut aller ensemble » conclut-il, révélant implicitement les fractures pouvant parcourir la société en réduction qu’est un régiment au front.
Joseph Picaud mourra d’ailleurs de maladie le 3 novembre 1917 au bagne de Douera, en Algérie, où il purge sa peine.
Quant à Jean Marie trique, il bénéficiera d’une remise de peine le 29 octobre 1920 avant d’être libéré.
Dans cette affaire, un autre soldat a échappé au peloton d’exécution : le soldat Alfred Cherhal, qui est après-coup venu se constituer prisonnier de lui-même. Il est considéré cependant comme « ayant d’assez bons antécédents et étant un soldat discipliné ». De ce fait, il « n’a pas été écroué avec les autres », ne paraissant « pas faire partie de cette bande ». Le fait d’avoir tiré « sans se rendre compte de ce qu’il faisait » est porté à son crédit. L’argument n’aurait pas valu pour les « mauvais sujets » jugés par le conseil de guerre.
On n’a que peu d’informations sur l’exécution qui a lieu le 5 juin à l’aube :. Un ordre du chef d’état-major du 10e corps d’armée – celui de Rennes –, présent dans le secteur de l’Argonne en ce mois de juin 1916, indique que « les quatre pelotons d’exécution seront fournis par les 136e, 2e, 25e et 47e RI, les quatre régiments de la 20e DI (Saint-Servan). Doivent par ailleurs assister à cette exécution un bataillon du 136e (Saint-Lô), deux compagnies du 25e (Cherbourg), un bataillon du 2e (Granville), un autre du 47e (Saint-Malo), enfin un bataillon du 41e et du 241e RI, deux régiments rennais appartenant à la 131e DI ». Seul « un détachement du 64e » est présent, afin de ne pas frapper encore plus les esprits des soldats du régiment.
Le caporal Joseph Bertin, domestique de ferme de Nozay (Loire-Inférieure), les soldats Guillaume Bernard de Pleyben (Finistère), ouvrier riveur à Brest, François Hénaff de Kerfeunteun (Finistère) et Armand Juin de Montoir (Loire-Inférieure), tous deux charpentiers, sont passés par les armes « en réparation du crime de Révolte sous les armes en réunion » à Sainte-Menehould, à 800 m au nord du quartier Valmy, à 6h30 ce 5 juin. Le médecin major de la division constate le décès et « certifie que chacun des quatre exécutés de ce matin… a reçu environ 10 à 12 balles qui ont traversé la poitrine de part en part et amené une mort immédiate »
Armand Théophile Juin et ses trois camarades sont enterrés au cimetière militaire de la nécropole nationale de Sainte Menehould, dans la Marne.
On retrouve sur son livret militaire mention de cette exécution. L’acte de décès est transmis à la mairie de Trignac le 17 mars 1917. Armand Juin avait 29 ans.

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Une exécution vue par Tardi.

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Les tombes des quatre fusillés. Nécropole de Sainte Menehould,                       La stèle d’Armand Juin.

Il fait partie maintenant des 825 fusillés entre 1914 et 1918, et reconnus officiellement par le Ministère de la Défense sur le site « Mémoire des Hommes ». Parmi ceux-ci, on répertorie 563 fusillés pour « désobéissance militaire », 136 fusillés pour « crimes et délits de droit commun » et 126 fusillés pour espionnage. Sur sa tombe et sur celle de ses trois camarades figure cependant la mention « Mort pour la France » Aurait-il, avec ses camarades, été réhabilité après la guerre ? Le mystère reste entier car les documents consultés n’apportent pas de réponse.
Un siècle après ce conflit, tout pousse à une campagne de réhabilitation collective de ces fusillés pour l’exemple, comme l’ont fait déjà de nombreux autres pays. Cette campagne n’a pas été réellement engagée au niveau présidentiel malgré des déclarations d’intention. Et pourtant, 5 conseils Régionaux, 32 conseils Départementaux, de nombreuses communes (dont Montoir de Bretagne) ont déjà apporté à ce jour leur soutien à cette campagne de réhabilitation.
Au cours de la cérémonie du 11 novembre 2016, la commune de Montoir a honoré la mémoire d’Armand Juin, en présence de plusieurs membres de sa famille, dont un neveu, Armand Juin, et un petit neveu, Patrick Cario, accompagné de son épouse.

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Michel Mahé, GATM, AREMORS
Bibliographie et sources :
-Documents personnels
-Site « Mémoire des hommes », « Première guerre mondiale »
Fusillés de la première guerre mondiale, Armand Théophile Juin :
Conseil de guerre du 4 juin 1916 (21ème D.I.) : dossier de procédure et minutes de jugement.
Article de Yann Lagadec, Maître de Conférences en histoire moderne à l’Université de Rennes 2 : 5 juin 1916, 4 soldats fusillés au 64ème R.I. La mort plutôt que Verdun ?