Le massacre des apprentis des chantiers le 9 novembre 1942 Michel Mahé

En ce lundi 9 novembre 1942, le soleil brille à Saint-Nazaire. A l’école d’apprentissage du chantier de Penhoët, les apprentis viennent de reprendre le travail au début de l’après-midi. Ils sont loin de se douter que cette belle journée d’automne va se transformer, dans quelques minutes, en cauchemar.


La guerre dans le monde et la situation en 1942 :
L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie le 22 juin 1941, rompant ainsi le pacte germano-soviétique.
A la suite du bombardement de Pearl Harbor par les Japonais le 7 décembre 1941, les Etats-Unis entrent à leur tour dans la guerre qui devient mondiale.
Le conflit se poursuit sur différents fronts, et l’année 1942 marque un tournant décisif.
En Europe, l’armée soviétique entame sa contre-offensive le 1er janvier 1942. La bataille de Stalingrad débute dès le 17 juillet. Les Allemands capituleront le 3 février 1943.
En Afrique, les troupes anglaises et françaises libres affrontent les Allemands, commandés par Rommel. La bataille de Bir-Hakeim les bloque dans leur avancée vers Suez. Après la bataille de Tobrouk, l’avance allemande en Egypte est définitivement stoppée. Le 8 novembre, les troupes anglaises et américaines débarquent en Afrique du Nord, au Maroc et en Algérie. En France, le 11 novembre, Hitler déclenche l’opération « Attila », et la zone libre est envahie. La flotte française se saborde à Toulon le 27 novembre.
Dans le Pacifique, la bataille des Philippines fait rage. Entre le 3 et le 7 juin, la flotte japonaise est défaite par les Américains au cours de la bataille de Midway. Début juillet, l’armée américaine débarque à Guadalcanal occupée par les Japonais, qui évacueront l’ile en février 1943. La reconquête du Pacifique est commencée.


Le bombardement du 9 novembre 1942 :
Saint-Nazaire a déjà subi de nombreux bombardements, le premier d’entre eux par des bombardiers allemands dès le 12 juin 1940.
Ceux-ci reprennent en 1941, de petites formations d’avions britanniques effectuent des raids, la plupart de nuit, sur le port et les chantiers. La base des sous-marins, dont 3 alvéoles sont construites dès la fin juin 1941, constituera également un objectif, bien qu’elle offre, étant donné sa construction, une grande résistance aux bombes alliées.

Vue aérienne de Saint-Nazaire en 1942 prise par la RAF. Imperial War Museum

On dénombrera pour 1941 37 victimes civiles, 13 tués et 24 blessés, au cours de 20 bombardements.
En 1942, les bombardements de la R.A.F. se poursuivent et s’intensifient. Ils concernent les mêmes objectifs, auxquels s’ajoutent des opérations de mouillages de mines dans l’estuaire, ainsi que des repérages et photographies d’objectifs. Des bombes incendiaires sont utilisées dès le 7 janvier.

Les Américains, après leur entrée en guerre, transfèrent sur le sol britannique de nombreux avions, bombardiers et chasseurs, ainsi que pilotes, aviateurs et tout le personnel au sol, tout juste formés. Ils ont prévenu, par tracts et par radio, de l’imminence d’attaques aériennes sur les sites stratégiques en France, comme les bases de sous-marins, les gares de triage, les usines, les ports, en demandant aux populations de se tenir à distance de ces objectifs.

Un des ateliers de l’école d’apprentissage, début des années 30, SNAT-Ecomusée

Lorient a été bombardée le 21 octobre, Brest le 7 novembre. C’est au tour de Saint-Nazaire en ce funeste lundi 9 novembre 1942. La ville va connaitre son premier bombardement américain, et qui plus est, en plein jour.
A l’école d’apprentissage, environ 180 apprentis âgés de 14 à 18 ans, sur les 220 que compte l’école, reprennent le travail en début d’après-midi, sous la surveillance d’une vingtaine de moiteurs.
La sirène retentit à 13h45, mais les apprentis ne s’affolent pas, et regagnent joyeusement leurs abris situés dans le parc à tôles, dans la cour de l’école. Il y a déjà eu des alertes et ils prennent ça « à la rigolade ». Certains discutent entre eux du débarquement allié de la veille en Afrique du Nord. Ces abris au nombre de deux sont des tranchées profondes de 1,80m tracées en zig-zag et étayées par des madriers. Elles sont recouvertes d’épaisses tôles destinées aux bordés des navires. Quelques « indisciplinés » s’amusent même à compter les avions qui s’approchent et sont déjà la cible de la défense aérienne allemande.
De nombreux témoins, tant à Saint-Nazaire que dans la région, entendent un énorme grondement et aperçoivent les forteresses volantes, en formation de combat, volant très bas et se dirigeant vers Saint-Nazaire.Les bombardiers, au nombre de 43 (31 B 17 F et 12 B 24 F) se présentent en deux vagues, l’une venant de la terre, l’autre de la mer, et ils vont larguer leur mortelle cargaison.
Des bombes vont tomber sur l’abri situé le long de la Loire, dans le parc à tôles. Celles de la deuxième vague s’abattront vingt minutes plus tard sur les élèves rassemblés dans l’autre abri, dans la cour du réfectoire.

Tableau d’Emile Guiot, apprenti rescapé, représentant sa vision du bombardement du 9 novembre 1942, SNAT-Ecomusée

Les témoignages des apprentis et du personnel rescapés nous permettent de mieux comprendre l’horreur de cet évènement . Quelques d’entre eux qui vont être cités plus en détail permettront de mieux comprendre le déroulement de cette tragédie.
Emile Baron a 14 ans et est en première année. « On voyait dans le ciel bleu des points briller, c’étaient les avions qui arrivaient en formation, entourés des flocons blancs de la DCA. Quand je suis arrivé à l’entrée de la tranchée, j’ai vu les premières bombes tomber dans la Loire. Puis ça a été le chamboulement et le néant. Quand je me suis réveillé, j’ai entendu crier « les voilà qui reviennent. ». Et ça a recommencé. Je me suis évanoui. »
Emile retrouve ses esprits après le passage de la seconde vague de bombardiers : « J’étais entouré de terre. Je voyais le jour, mais j’avais un pied coincé par un madrier. J’ai délacé ma chaussure, en vain. Ça gueulait derrière un mur de terre, j’ai fait un trou avec mon pied libre. Il y avait là Paul Laniel et Prosper Beauchêne. Ils ont pu passer la tête pour avoir de l’air ».
Les trois adolescents sont dégagés vers 18h30. « Les sauveteurs déblayaient, mais on prenait des pelletées de terre sur la tête. J’étais à plat ventre. Un camarade était debout à côté de moi, enfoui jusqu’à la poitrine. Nous avons essayé de le dégager, en grattant avec la main, mais il a été enseveli ; Après nous, les sauveteurs n’ont sorti aucun survivant. Le lendemain matin, les corps qu’ils dégageaient étaient encore chauds. ».
Emile souffre d’une blessure à la jambe et a le nez cassé.

Points de chûtes des bombes tombées entre 1941 et 1943 dans la zone

de l’école d’apprentissage. (livret des apprentis rescapés)

Joseph Michel a 15 ans. « On entendait les explosions. La terre s’est mise à vibrer. Quand les moniteurs sont sortis, ils sont revenus en nous disant : c’est tombé sur l’autre abri. Des apprentis et des moniteurs sont ensevelis. Les plus costauds sont allés les déblayer. Alors les avions sont revenus. J’ai regardé par la porte de l’abri, j’ai vu une gerbe de terre voler du côté du réfectoire. Je suis rentré dans l’abri. Puis plus rien, le néant. ».
Joseph reste dix jours dans le coma. Il est amputé des deux jambes, l’une à cause de sa cheville complètement broyée, l’autre quelques jours plus tard pour stopper la gangrène. Après une rééducation, après la guerre, il reviendra travailler au chantier.
Raymond Juvenot a 15 ans. Comme ses deux camarades, il est réfugié dans l’abri des apprentis chaudronniers et tôliers : « C’est alors qu’on a pris la purée. J’ai été enterré jusqu’au cou. Je n’ai même pas entendu les explosions. La bombe est tombée à 6 m de moi. La terre montait, montait… Ça va vite dans ces moments-là. Je me suis dégagé tout seul. Je n’avais pas de blessures, seulement le dos un peu noir. Il n’y avait plus personne. Puis le premier que j’ai aperçu était Joseph Michel, au fond d’un entonnoir. Les sauveteurs ont dû arriver dix minutes après. En attendant, j’ai essayé de le sortir, mais je ne pouvais rien faire Puis je ne sais plus ce que j’ai fait. J’ai erré et je me suis retrouvé en haut de la direction.
Là, quelqu’un m’a offert un verre de Pernod. J’en avais bien besoin. Puis je suis revenu sur les lieux ».
Henri Roide se trouve complètement enfoui après le passage de la première vague, seule sa tête ressort de terre :
« J’ai repris connaissance après le passage de la deuxième vague. Je n’entendais rien, mais je voyais tout, des gens qui s’affolaient autour de moi. Je ne pouvais pas parler. Deux jambes sortaient de terre à un mètre de moi. Les sauveteurs m’ont dégagé, ils m’ont mis sur un brancard et m’ont transporté. Une bombe est tombée à l’endroit précis d’où ils m’avaient tiré. »
Transporté sous la cale qui servit à la construction de Norrmandie, Henri souffre d’une fracture aux deux jambes et d’une blessure à la tête.
Albert Thorel, apprenti de première année, se rend aux abris l’esprit tranquille, une fausse alerte ayant eu lieu quelques jours auparavant. Mais l’inquiétude le gagne très vite quand il entend les bombardiers au-dessus de sa tête. Il rejoint l’abri, où les apprentis s’entassent et où la peur les gagne. Sa curiosité de gamin l’incite cependant à se diriger vers une sortie de secours pour apercevoir les avions. Ne voyant rien, il revient vers l’entrée malgré les recommandations des professeurs. Au moment où la première bombe tombe, la secrétaire, Mlle Kergall, leur dit « Les gars, reculez, vous allez vous faire tuer. » Ce seront ses dernières paroles.
Les bombes tombent dans tous les sens, et Albert ne se souvient de rien : il s’est évanoui. « Quand je repris connaissance, je me rendis compte que j’étais enterré. Il ne me restait plus que la tête dehors et les deux bras en l’air, je ne pouvais plus respirer sous les tôles qui devaient nous protéger ; c’était affreux, les uns criaient en appelant « maman, maman ! », d’autres priaient pour qu’on vienne nous sortir ; un camarade qui ne savait pas prier demanda comment faire. Un autre de lui répondre « Répète après moi ». Un autre encore s’inquiétait de son frère qui, je devais l’apprendre plus tard, était parmi les victimes ».
Albert ne sait pas combien de temps a duré ce cauchemar, toujours présent dans sa mémoire. Il ne peut plus respirer et perd à nouveau connaissance. Il revient à lui sur la civière qui l’emmène vers le poste de secours. Il voit alors les premiers morts.
La deuxième vague survient alors qu’il vient d’arriver au poste. Les bombes tombent dans la même zone. Ses camarades et lui qui viennent d’être dégagés doivent à la rapidité des secours d’être encore en vie.

Les trois frètes Thorel, Albert est à droite, coll. Françoise Thorel-Tattevin

Une fois l’alerte terminée, il rejoint l’infirmerie à pied avec quelques rescapés, marchant sur ses chaussettes, ses chaussures étant restées dans la tranchée. Le petit autobus des ingénieurs les transporte à l’hôpital. Il souffre des reins et sa bouche est pleine de terre. Il ne réalise pas encore ce qui lui est arrivé et a de la peine à croire qu’il est vivant. Une fois alité, avant que le docteur ne l’examine, c’est la longue visite des mères cherchant désespérément leur fils et qui le regardent longuement en le questionnant, moment très pénible pour lui.
Ses frères ayant appris qu’il est rescapé le recherchent également, et passent plusieurs fois devant lui avant de le reconnaître. Sur l’avis du docteur, ils le ramènent à la maison où un médecin diagnostique des contusions aux reins.
Le 11 novembre, de retour sur les lieux, à la vue du spectacle de désolation et de mort qu’offrent les tranchées bouleversées, il se demande comment il a pu sortir vivant d’une telle catastrophe.
Toute sa vie, Albert restera hanté par les souvenirs de ce drame. Quelques jours avant son décès en 2017, il évoquait encore à ses proches la vision des avions dans le ciel qui ne l’avait jamais quittée.


Le délicat travail des sauveteurs

Tôlerie et cours d’apprentissage, juin 1945, SNAT-Ecomusée

Fernand Michel, jeune ouvrier électricien tout juste sorti de l’apprentissage, se trouve à l’atelier de tuyauterie au moment du bombardement. Avec un camarade, Henri Perrais, ils se dirigent vers la zone bombardée, aperçoivent un premier ouvrier tué près du parc à tôles.
Ils aperçoivent alors la tranchée-abri, complètement refermée, enterrant vivants ses occupants dans un mélange de terre et de bois de coffrage. Avec trois autres sauveteurs, ils prennent en charge Henri Roide qui vient d’être dégagé et placé sur un brancard. Ils se dirigent vers le poste de secours de la cale Normandie, quand apparait la deuxième vague d’avions., volant en formation impeccable au milieu des tirs de D.C.A. L’avion de tête lâche une fusée qui descend vers le sol, suivie d’une trainée de fumée blanche. C’est le signal, alors toute la formation largue ses bombes qui tombent en grappes dans un sifflement impressionnant. Ils s’abritent au sol du mieux qu’ils peuvent, ressentent dans tout leur corps l’onde de choc des explosions, une bombe tombe à 20 m d’eux.
La dernière vague d’avions largue ses bombes, dans la Loire, puis s’éloigne vers l’est, la D.C.A. cesse ses tirs.
Alors un silence pesant règne dans l’immense parc à tôles après tout ce vacarme. Des ouvriers se relèvent, hébétés, ne voulant pas croire que c’est la fin du cauchemar.
Il faut alors remettre en service une grue du parc à tôles endommagée par les éclats de bombes, afin de soulever les lourdes tôles de protection pour dégager les victimes.
La nuit tombe vite en novembre, et un éclairage provisoire est installé, les Allemands le font éteindre, prétextant une nouvelle alerte.
Deux apprentis sont malgré tout dégagés, dont Prosper Beauchène. Avec son copain, ils sont restés enterrés plus de quatre heures, au milieu d’autres apprentis se cramponnant désespérément à eux sous la masse de terre qui les étouffait. Comme tous les blessés, ils sont transportés à l’hôpital, par les ambulances de la Défense Passive ou des pompiers. A leur arrivée, les familles se jettent littéralement sur eux en espérant reconnaître un des leurs.


Le terrible bilan :
Dès la fin de l’après-midi, les cadavres des apprentis, des personnels d’encadrement et des ouvriers sont rapidement examinés par les médecins du chantier ainsi que ceux de Saint-Nazaire qui sont accourus. On les dépose ensuite sur un camion avant de les transporter à l’hôpital. Un des sauveteurs, moniteur d’apprentissage, aperçoit un de ses élèves, complètement inerte, mais dont les yeux semblent remuer. Il demande alors aux médecins présents de décharger le corps du jeune homme pour le ranimer. Le docteur Francheteau, médecin du chantier, fait les gestes nécessaires et le présumé mort reprend connaissance, Miracle ! Il est blessé, mais vivant. Ce jeune, c’est Henri Roide, qui avait été transporté au poste de secours, et qui doit son salut à la présence d’esprit de son prof ! Il est gravement blessé aux jambes et sera soigné à l’hôpital de Malestroit.

Les obsèques des apprentis trignacais, coll. Michel Mahé

Le lendemain matin 10 novembre, il y a de la glace. Les sauveteurs continuent de fouiller et de nouveaux cadavres sont découverts au milieu des décombres. Ferdinand Michel, avec l’ambulance de la Défense passive transporte vers l’hôpital deux corps d’apprentis encore tièdes.
Certaines familles viennent sur les lieux, dans l’espoir de retrouver leur fils, et se mettent à fouiller dans ce qui reste des tranchées-abris.
On retrouve encore des cadavres, mais ce sont plus souvent des débris humains que les sauveteurs recueillent pour les transporter à la morgue.
Certains apprentis sont méconnaissables, car ils sont morts par asphyxie, leurs têtes sont noires et enflées. Les victimes ne sont identifiables que par leurs vêtements, ou par leur « marron ». Beaucoup d’entre eux ont été brûlés par l’acide des bonbonnes stockées à proximité des abris L’identification des victimes à l’hôpital de Saint-Nazaire ainsi que la reconnaissance par les parents donnent lieu à des scènes déchirantes, dont certains des apprentis hospitalisés seront les malheureux témoins.
Les corps des victimes sont alignés côte à côte dans la chapelle de l’hôpital, dans leur tenue de travail, recouverts en partie d’un drap. Le 11 novembre, on les dépose dans les cercueils fournis par les pompes funèbres, ainsi que par les ateliers de menuiserie des chantiers et de l’aviation.
Le 12 novembre est le jour des obsèques pour les victimes nazairiennes. Faute de corbillards suffisants, des camions de la S.N.C.A.S.O. portent les cercueils empilés les uns sur les autres comme des caisses de marchandises. Dans le dernier camion, de petites boites contiennent les restes non identifiés.
Les cercueils alignés remplissent l’église Saint-Nazaire. Toutes les familles ne pourront assister à l’office funèbre tant la foule est nombreuse. De sourdes rumeurs s’élèvent quand des officiers allemands s’approchent avec des fleurs. Le Préfet prononce une allocation dans une atmosphère tendue, et il est hué quand il parle maladroitement des « oiseaux de mort qui viennent dévaster la France ».
A la sortie de l’église, le cortège à pied se forme. Le convoi fait une halte au cimetière de la Briandais, où les cercueils sont portés vers le centre à l’épaule. Puis la cérémonie se termine au cimetière de Toutes Aides où sont inhumées la plupart des victimes.


Une bombe non explosée retrouvée en 1945, livret des apprentis rescapés

Les mêmes cérémonies se déroulent dans toutes les communes d’où sont originaires les apprentis. La population manifeste toute sa sympathie devant ce terrible drame. Les apprentis reposent dans 21 cimetières, à Saint-Nazaire et dans la région proche.
Les blessés, pris en charge par les médecins des chantiers, comme le docteur Francheteau, et les sauveteurs de la Défense Passive, sont soignés après leur entrée à l’hôpital par le personnel qui fait le maximum afin de les soulager, ainsi que par les médecins, parmi lesquels les docteurs Avril, Jagot, Poussier, Gentin, Allaire, Jacquerot.
On dénombre finalement parmi les morts 134 apprentis, 10 chefs d’atelier, contremaîtres, moniteurs ou aides-moniteurs, employés d’apprentissage, ainsi que 19 ouvriers du chantier. En ajoutant les victimes civiles en dehors des chantiers navals, le bilan de ce jour funeste se monte à 186 morts et 129 blessés 
Les apprentis rescapés seront en grande partie victimes après cette journée tragique de ce qu’on nomme aujourd’hui les troubles du stress post-traumatique, se traduisant par une grande souffrance morale, des complications physiques, qui altèrent profondément la vie personnelle, sociale et professionnelle. Il n’y a pas non plus encore de psychologues qui pourraient les prendre en charge et atténuer leurs problèmes.
Pour eux, l’émotion sera toujours présente à chaque évocation de ce terrible drame. Certains d’entre eux, par la suite, s’orienteront vers d’autres activités, mais la plupart termineront leur apprentissage au chantier.
Et que dire des familles des apprentis décédés. Elles vivront le même calvaire tout au long de leur vie, en pensant sans cesse à leur cher enfant, quelquefois unique, disparu au cours de ce terrible bombardement.
Le mois de novembre 1942 voit se poursuivre les bombardements sur Saint-Nazaire. Le 14 on déplore 8 morts et 15 blessés, le 17 les chantiers sont de nouveau visés, on compte 78 morts, pour la plupart des ouvriers et 200 blessés. Le 18, on déplore 2 morts et 17 blessés, et enfin le 23 sur Trignac et Saint-Nazaire, où on compte 17 morts et 17 blessés.


Les victimes de Montoir :


Les apprentis décédés :

Marcel Cabane à 11 ans, livret des apprentis rescapés

CABANE Marcel : né le 13-6-1928 : apprenti 1ère année habitait 50 rue Jules Verne à Montoir
LEGRALL Marcel : né le 5-5-1928 à Montoir apprenti 1ère année habitait 157 rue Anatole France à Gron. Il fréquentait l’ecole Paul Bert de Méan.Il parlait le breton. Marcel avait la tête bandée conséquence supposée de l’acide qui s’était déposé sur les tôles couvrant les abris.
DESMARS Jean : né le24-12-1927 à Trignac habitait 17 rue de Chateaubriant à Montoir.
MESTRIC Marcel : né le 2-1-1927 à Montoir, habitait Loncé.

Marcel Le Grall, coll. Nadège Atinault

DAVID André : né le 10-4-1928, habitait 31 rue Anatole France à Gron.

Les rescapés de ce bombardement :
SURZUR Emile : Emile à été sauvé par Lucien Briand qui était au dessous de lui dans les gravats de la tranchée.
ALLAIRE Paul : né en janvier 1926 apprenti chaudronnier, Paul est rentré en retard à l’apprentissage à la suite d’une appendicite.
Il a été scalpé par un éclat lors du bombardement.
BRIAND Lucien : apprenti 2ème année chaudronnier.
THOREL Albert : était en 1ère année a été blessé au dos


Un ouvrier venu secourir :
M. BARBATEAU Roger : décédé 10 jours après le bombardement, des suites de ses blessures.


Le drame aurait-il pu être évité ?
En juin 1942, la municipalité de Saint-Nazaire, au vu du risque lié à l’imminence d’attaques aériennes massives, propose à la direction des chantiers de délocaliser les cours d’apprentissage, installés sur le site si exposé du chantier naval. La direction refuse au prétexte que cela aurait désorganisé le travail.
Quelques jours après le drame, un des parents bouleversés prend sa plume pour écrire au directeur des chantiers de Penhoët. « C’est avec tristesse que nous avons le devoir de vous faire connaître les sentiments de toutes les familles endeuillées, pleurant la mort de petits enfants confiés à vos soins sur le chantier de Penhoët », écrit-il. Dans cette lettre bouleversante, les familles s’octroient : « le droit de demander des explications et le devoir de vous accuser de ne pas avoir su organiser des abris contre les bombardements ».
Il ne faut pas oublier que l’Allemagne nazie est la première responsable de tous ces décès. Mais la polémique qui est née à la suite du drame n’a guère épargné l’Etat-major allié, coupable d’avoir mené cette opération en plein jour. Quant aux responsables des chantiers, ils se doivent de répondre à cette question des abris, peut-être suffisants au début de la guerre, mais qui « ne répondent plus à la réalité des bombardements ». Les abris étaient manifestement inadaptés, et les apprentis y sont restés piégés et recouverts de terre et de gravats, dans ces tranchées meubles, non cimentées sur le fond et sur les côtés, sur lesquelles étaient posées deux couches de 2 cm d’épaisseur. Ce « blindage » de 40 mm n’a pas résisté aux bombes de 500 kg larguées par les Américains. Trente-cinq impacts seront relevés au sol dans un rayon de 500 m.
La présence d’acide à proximité des abris ravive la douleur des parents qui s’interrogent : « Pourquoi fallait-il que des bonbonnes d’acide fussent posées sur les tranchées ? Pourquoi ? De pauvres petits furent brûlés, ce qui ajoute à l’horreur de leur agonie »


La mémoire du drame :
Dans tous les cimetières de la région nazairienne, chaque année, le 9 novembre, une cérémonie a lieu en souvenir des victimes fauchées en pleine jeunesse, il y a maintenant 80 ans. Une stèle au cimetière de Toutes Aides à Saint-Nazaire perpétue le souvenir.

Le mémorial de Toutes-Aides, coll. Michel Mahé

Créée en 1961 pour obtenir réparation, l’association des Parents des victimes et rescapés organise chaque année la commémoration et fleurit les tombes de leurs malheureux camarades.
Diverses actions ont été entreprises, en lien avec l’éducation nationale ou avec des municipalités, pour que la mémoire perdure. « Malgré leur grand âge, les derniers rescapés s’efforcent de toujours commémorer cet évènement douloureux.  Nous souhaitons toujours retrouver les familles et témoins pour retracer la courte vie des jeunes victimes de ce bombardement » indiquait il y a quelque temps Serge Paquet, président de l’association, dans un article d’Ouest-France.

L’inauguration du mémorial nazairien en 2019, Photo Ouest-France

Un projet a été réalisé il y a dix ans avec les collégiens du Collège Julien Lambot de Trignac, auquel ont participé Joseph Michel et Paul Guiho, rescapés du bombardement. Les jeunes élèves se sont fortement intéressés à ce drame dans lequel des adolescents de leur âge avaient péri.
Le 9 novembre 2019, un mémorial a été inauguré aux chantiers de l’Atlantique, le long du chantier naval, rue de la prise d’eau à l’emplacement où se situait l’école d’apprentissage, en présence du maire David Samzun et de Joseph Michel, dernier survivant des apprentis rescapés. Celui-ci est décédé en mars 2022 à l’âge de 94 ans.
En 2021, la municipalité de Montoir a pris l’initiative de faire poser une plaque au cimetière du bourg, portant le nom des 5 apprentis montoirins décédés.
En cette année 2022, le projet d’érection d’une stèle, toujours à Montoir de Bretagne, s’est concrétisé à l’initiative de la municipalité. Cette œuvre du sculpteur Bernard Larcher a été inaugurée au cimetière de Montoir le 9 novembre 2022, à l’occasion de la cérémonie qui marquait l’anniversaire des 80 ans de ce drame, et en présence de quelques familles d’apprentis décédés ou rescapés, ainsi que des apprentis de l’EPAN (Ecole de Production de l’Agglomération Nazairienne) de Montoir de Bretagne. Dans les cimetières de toutes les communes où reposent les apprentis, des cérémonies ont également eu lieu.

L‘inauguration de la stèle à Montoir le 9/11/2022, coll. Michel Mahé

Enfin, une autre cérémonie s’est déroulée le samedi 12 novembre à 14h00 pour les 16 communes touchées sur le lieu même du bombardement là où se trouve le mémorial. La société M.A.N. a accueilli les participants dans la cour devant les ateliers. Tous se sont recueillis devant la stèle située avenue de la prise d’eau, proche de l’endroit où eut lieu le bombardement, devant la société M.A.N. 12 apprentis du lycée André Boulloche ont égrené les noms des 134 victimes avant le dépôt des gerbes.
Je voudrais citer pour terminer une phrase tirée du témoignage de Monsieur Guiot, apprenti rescapé de Pontchâteau, et parlant des Américains, envers lesquels la population nazairienne gardera longtemps de la rancœur : « Nos libérateurs ne venaient pas pour anéantir la population, mais dans le but précis de réduire à néant les points stratégiques

Une partie de l’équipage du B 17 Man ‘O War, disparu en mer

après le bombardement du 9 novembre 1942, coll. Richard Weaver

construits par l’occupant allemand, en particulier la base sous-marine ». 22 jeunes aviateurs américains, âgés d’une vingtaine d’années, périrent également en ce 9 novembre.
En ces temps troublés, marqués par de nombreux conflits dans le monde, où de nouveau une guerre se déroule en Europe, ce devoir de mémoire est plus que jamais nécessaire, afin de ne jamais oublier cette période douloureuse de la deuxième guerre mondiale où notre pays a tant souffert, mais aussi pour délivrer un message aux jeunes générations. Bâtir un monde solidaire, un monde de Paix, ce sont les objectifs qu’elles doivent se donner.


Bibliographie et sources :
Presse-océan novembre 1992, article de Jean-Claude Chemin
Presse-Océan du 09/11/2002, article de Franck Labarre
Ouest-France du 09/11/2012, article de Frédéric Salle
En Envor, La Bretagne zone de bombardement durant la deuxième guerre mondiale, Erwan Le Gall
Fernand Guériff, Historique de Saint-Nazaire, tome 2, Imprimerie de la Presqu’ile Guérandaise, 1963
9 novembre 1942, Saint-Nazaire sous les bombardements, plaquette coordonnée et saisie par l’Ecomusée de Saint-Nazaire, Imprimerie municipale Saint-Nazaire, 1992.
Aremors, Etudes et Documents, Saint-Nazaire et le mouvement ouvrier de 1939 à 1945, imprimerie Atlantic offset, 1986
Michel Lugez, Missions de bombardements américains sur Saint-Nazaire, Editions Ouest-France, 1998

Remerciements à Monsieur Serge Paquet, président du groupement des apprentis rescapés, pour son aide précieuse et pour la fourniture de documents.